Quand la Baie de Morlaix était un nid de corsaires

pellerin couverture

De fameux capitaines commandèrent les corsaires de Morlaix, comme Nicolas ANTHON (1714-v.1753) et son fils Jean-Nicolas (1747-1790), l’acadien Jean-Baptiste HÉBERT (v.1745-1786), l’irlandais Edward MACATTER (de son vrai nom WILD), Jean DALBARADE dit « Le Bayonnais » (1743-1819) qui devint ministre de la Marine, les frères CORNIC Pierre (1728-1759), Charles (1731-1809), et Yves (1739-1769), etc. La liste en est trop longue pour ce petit article. Ils s’illustrèrent au XVIIe et XVIIIe siècle, lors de la guerre de Succession d’Espagne (1702-1713), la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748), la guerre de Sept Ans (1755-1763), la guerre d'indépendance américaine (1776-1783) et les guerres de la Révolution et de l’Empire (1789-1815). Plusieurs habitaient rue Villeneuve ou quai du Léon, dans la paroisse de Saint-Martin. A cette époque Morlaix (comme Roscoff) ressemblait bien plus à l’île de la Tortue avec ses centaines de tavernes et de lupanars (165 dès l’année 1491), où se côtoyaient des gens de toutes origines, de toutes nationalités et langues, qu’à la morne sous-préfecture respectable qu’elle est devenue au XIXe siècle. Morlaix s’est empressée d’oublier cette époque où elle devait sa richesse au commerce des toiles, certes, mais aussi à la contrebande, à l’activité de négoce des prises de corsaires et même à la traite des noirs. Et donc sont tombés dans l’oubli tous ces célèbres capitaines. Seul est resté dans la mémoire Charles CORNIC, grâce à la statue qui lui avait été érigée, puis à son buste qui se trouve sur le port.

 

 Morlaix, centre de négociation des prises

A ces époques, Morlaix, si elle n’était pas la ville qui armait le plus de corsaires (devancée par Dunkerque ou Saint-Malo), était le centre de négociation des prises effectuées en Manche Ouest. On y trouvait des représentants des armateurs de Rotterdam, d'Amsterdam, de Lisbonne, de Berlin, de Bilbao, etc. En effet la baie était bien protégée par les multiples batteries installées sur l’Île de Batz, au fort du Bloscon, sur l’îlot Saint-Anne, à la pointe de Callot, à la pointe de Primel, à Saint-Samson, et bien sûr au Taureau. A cela s’ajoutait la difficulté d’entrer dans cette baie non balisée au chenal étroit, où seul un pilote chevronné pouvait conduire un navire. En temps de guerre, en moyenne dix prises par mois étaient amenées mouiller entre Le Dourduff et Pen al Lann, bien à l’abri des croisières anglaises.

A quoi ressemblait la guerre de course ?

Ce n’était absolument pas ce que montrent nombre de films avec canonnades, abordages et massacres au sabre et à la hache. D’après des statistiques effectuées sur les corsaires de la Manche, seuls 1% des arraisonnements ont donné lieu à un combat. Dans 99% des cas, le bâtiment de commerce, moins rapide, moins armé, ayant un équipage infiniment plus réduit, mettait en panne à la première sommation. Et ce d’autant plus que les marins avaient la certitude d’être bien traités. Par exemple, il était interdit de voler leurs affaires personnelles. Ces règles de bonne conduite furent en général très respectées, d’autant plus que les corsaires étaient souvent à leur tour faits prisonniers, souvent par d’autres corsaires anglais (et parfois des marins avec lesquels ils commerçaient ou faisaient de la contrebande en temps de paix). Seules les idéologies apparues à la Révolution devaient détériorer cette situation. Voici le rapport de croisière du capitaine Nicolas ANTHON à l’Amirauté de Morlaix (archives du Finistère, B 4192), qui illustre parfaitement l’activité des corsaires.

 « Du Lundi 27 octobre 1745, Par devant nous, Lieutenant Général et procureur du Roy de l’amirauté de Morlaix ayant pour adjoint le soussigné greffier Est comparu le sieur Nicolas Anthon, capitaine du corsaire de Morlaix nommé « La Comtesse de La Marck » armé contre les ennemis de l’État en vertu de commission en guerre de Son Altesse Sérénissime Monseigneur l’amiral, délivrée à Morlaix le 14 mai 1745 et enregistrée au siège le 18 du dit mois de mai, lequel après avoir levé la main et fait serment de dire vérité a déclaré et fait rapport que tout sorti le lundi 20 de ce mois, de l’île de Batz, où il était de relâche depuis quelques jours pour continuer sa croisière il aurait fait rencontre le jeudi 23 de ce mois six heures du matin à deux lieues dans le Sud d’Exeter d’un bateau pécheur anglais du port d’environ cinq tonneaux qu’il aurait pris et amariné, et le maitre du dit bateau nommé Guillaume Victory lui ayant proposé de le rançonner, ils seraient convenu de la somme de dix livres sterling argent d’Angleterre, faisant deux cents vingt livres argent de France, de laquelle rançon ils auraient passé billet double et pour sureté du paiement le dit maître aurait donné au dit Anthon, Samuel Victory, son frère, en otage, ce quoi fait le dit maître aurait supplié le dit capitaine Anthon de ne pas partir de l’endroit où il était et de lui donner seulement le temps d’aller à terre prendre les dix livres sterling stipulées qu’il viendrait les lui apporter sur le champs et de délivrer son frère ; à quoi le dit comparant ayant consenti, le dit William Victory alla dans son bateau à Lyme, distant d’environ 4 lieues et le dit comparant ayant fait trois ou quatre bord pour aller au devant du dit Victory il vint effectivement sur les deux heures après midi dans son même bateau et apporta au dit comparant neuf guinées et demi en or faisant la somme stipulée à un demi shilling près, sur quoi le dit comparant lui rendit son frère et lui endossa son billet de rançon le double duquel le dit comparant nous à représenté.

Le même jour sur les six heures et demi , le dit comparant eut connaissance d’un navire et d’un sloop anglais qui couraient au Sud Ouest distance de quatre lieues de Portland, le comparant leur donna la chasse et ayant joint le plus grand sous pavillon français que le dit comparant assura d’un coup de canon, l’autre arbora pavillon anglais, l’amena et mis sa chaloupe à la mer pour venir à bord du corsaire …… et le dit comparant mit des gens de son équipage dans la dite pour amariner la prise et leur ordonna de faire route au S / S-O de conserve avec lui pour la France. Le dit comparant avait pris à son bord le capitaine pris avec huit de ses gens et n’en avait laissé que deux à bord de la prise, ils firent route environ une heure au S / S-O avec le comparant, mais au bout de ce temps le dit comparant ayant aperçu que la prise courait au Nord, ce qui lui fit craindre quelques surprises de gens cachés à bord ou quelque mauvais dessein de la part des gens qu’il y avait mis, il courut sus et les héla avec le porte-voix, à quoi ne répondant pas et courant toujours au Nord le comparant fut obligé de leur faire tirer deux à trois coups de pierriers et cinq à six coups de fusils, sur quoi ils répondirent à la voix que la raison qui leur faisait suivre cette route, c’est que le navire et que leur compas variait. En conséquence le dit Anthon se mit à l’avant d’eux et leur ordonna de le suivre ce qu’ils firent et ils sont entrés de compagnie en la baie de Morlaix hier dimanche par la marée du soir.

Le dit navire pris se nomme le Canard, gabare de Londres du port d’environ 150 tonneaux, capitaine Georges Westcombe, anglais avec dix hommes d’équipage aussi tous anglais, chargé ainsi qu’ils l’ont dit au dit comparant d’environ 112 tonneaux d’orge germée ou drêche pour faire de la bière, de 22 tonneaux de farine et de 9 tonneaux de froment, le dit navire était parti de Porsmouth le jeudi matin pour aller à Dublin avec son dit chargement. Et en l’endroit, le dit Anthon nous a représenté et remis entre les mains les onze prisonniers de guerre composant ‘équipage de cette prise. Nous a pareillement remis les papiers trouvés à bord du dit vaisseau pris au nombre de … pièces qui ont été numérotés de N°1 à N°… et du dit Anthon paraphées par première et dernière en notre présence. Et a le dit Anthon élu domicile en sa demeure à Morlaix Quay de Léon, paroisse de Saint Martin. Tel est son rapport dont lecture lui faite par le dit greffier, il l’a affirmé véritable, déclaré y persister et signé avec nous le procureur du Roy et le dit Greffier Signatures : Nicolas Anthon, Laurent François Provost de Boisbilly, Yves François Pitot de Mezanrun, Adjoint et procureur du Roy »

 Photo de la goélette Recouvrance, à laquelle devait ressembler le corsaire « Comte de Guichen » de Jean-Nicolas ANTHON
(goélette de 70 tonneaux, 12 canons de 4, 4 obusiers de 4, 10 pierriers, 70 hommes)

 

Une activité très réglementée

Ce rapport montre les deux facettes du métier. En effet, le plus simple était de rançonner le bâtiment adverse. On délivrait alors un reçu, que le capitaine rançonné pouvait présenter si un nouveau corsaire l’arraisonnait. Il était en effet interdit de rançonner deux fois le même bateau. Si la prise promettait une bonne vente, on la ramenait à bon port (Morlaix), où le tribunal des prises devait tout d’abord estimer si le bâtiment saisi était « de bonne prise ». On pouvait seulement ensuite procéder à la vente aux enchères, sinon, il fallait le rendre à ses propriétaires. Les gains étaient répartis entre l’Etat, les armateurs et l’équipage. Les veuves et les blessés touchaient une part majorée.

Un corsaire était en général un bâtiment de petit tonnage (moins de 200 tonneaux), très toilé, de type goélette, lougre ou même cutter (cotre). Il était vital, pour pouvoir échapper aux patrouilles anglaises, qu’il remonte très bien au vent et aie peu de tirant d’eau pour pouvoir se réfugier près des côtes. « La Comtesse de La Marck » du redoutable Nicolas ANTHON était un petit corsaire de 20 tx, muni de 2 canons et 6 pierriers, monté par 30 hommes d'équipage. Le célèbre « Épervier » de Jean-Baptiste HÉBERT était un cutter de 30 tx, avec 4 canons et 8 pierriers monté par un équipage composé d’acadiens réfugiés à Morlaix. Source principale : Le port de Morlaix et la guerre de course – Les corsaires à Morlaix – Joachim Darsel

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